Illustration de pions et pièces mettant en lumière les inégalités de salaires entre femmes et hommes.

Sandrine Dorbes : « Le travail ne paie pas de la même manière pour tout le monde »

On parle d’égalité salariale depuis des décennies. On a créé des index, des lois, des directives. Et pourtant, l’écart médian de rémunération entre les femmes et les hommes reste à 2,94 %, contre 8,47 % en moyenne. Un chiffre qui, selon l’angle où on se place, peut ressembler à un progrès ou à un aveu d’échec.

Sandrine Dorbes, dirigeante du cabinet How Much et experte des stratégies de rémunération, choisit le second angle. Pour elle, le problème n’est pas technique, il est structurel. Et les outils qu’on s’est donnés pour le résoudre ne s’y attaquent pas au bon endroit. À l’heure où la directive européenne sur la transparence salariale entre dans les radars des DRH, elle décrypte les angles morts d’un arsenal législatif qui mesure beaucoup, mais change peu.

L’écart médian de rémunération est de 2,94 % contre 8,47 % en moyenne. C’est le signe d’une mauvaise gestion salariale ou le symptôme d’un modèle organisationnel en panne ?  

Sandrine Dorbes : C’est avant tout le reflet d’un poids historique dont les entreprises ne parviennent pas à se défaire. On a l’impression que le sujet de l’égalité est ancien, mais la prise de conscience réelle date véritablement de l’arrivée de l’Index de l’égalité professionnelle, vers 2018. L’écart moyen plus élevé que le médian trahit la concentration des très hauts salaires chez les hommes.

Ce n’est pas nécessairement une mauvaise gestion volontaire, mais un héritage structurel. Les femmes partent d’une base plus basse. Même si les augmentations sont là, le rattrapage est lent car la trajectoire masculine continue de progresser en parallèle. 

Appliquer 3 % d’augmentation à tout le monde semble équitable. C’est pourtant le meilleur moyen de maintenir les inégalités en euros ?  

S.D. : C’est le piège mathématique par excellence. Appliquer 3 % à tout le monde semble équitable, mais sur des bases inégales, cela ne fait que perpétuer l’inégalité en euros. Pour briser ce cycle, il faut dissocier les budgets : d’un côté le budget de performance, de l’autre celui de la correction des écarts.

Sinon on risque de pénaliser une femme « au mérite », sous prétexte qu’elle a déjà bénéficié d’un rattrapage structurel. 

Le décrochage majeur s’opère entre 25 et 49 ans. Comment sort-on de la « pénalité maternelle » ?  

S.D. : Le monde du travail reste calqué sur un modèle où la performance est indexée sur une présence linéaire et ininterrompue. C’est cette architecture qu’il faut bousculer. L’interruption liée au congé maternité ne devrait en aucun cas impacter la valeur d’un poste, qui est intrinsèque à l’entreprise et continue d’évoluer que la personne soit physiquement présente ou non. 

Pourtant, on traite encore la parentalité comme une « anomalie » de parcours ou un risque de gestion, alors qu’elle est une composante structurelle de la vie sociale. Tant que nous n’aurons pas déconstruit ce biais qui pénalise les mères, le déséquilibre salarial persistera. 

Les grandes entreprises affichent des écarts six fois supérieurs aux TPE. L’Index est-il devenu un écran de fumée ?  

S.D. : L’Index a été un accélérateur, mais il est aujourd’hui piloté comme un indicateur à atteindre. Dans les grandes structures, la mobilité interne permet souvent de changer de métier tout en conservant un salaire de senior, ce qui crée des décalages massifs avec les nouveaux arrivants sur un même poste.

On observe aussi le poids de certains profils historiques, maintenus à des niveaux de rémunération très élevés par pur héritage contractuel, sans que cela ne corresponde plus à une réalité de performance ou de responsabilité actuelle. 

Ces situations créent des poches d’écarts qui pèsent mécaniquement la moyenne salariale des femmes, qui n’ont généralement pas bénéficié de ces trajectoires protégées. 

« Reporter l’échéance ne sert à rien. Il ne s’agit plus de se donner une bonne note globale, mais de prouver, poste par poste, que l’on rémunère une fonction et non un genre. »  

L’arsenal législatif actuel ne cible-t-il pas surtout les cadres et les dirigeantes. Les ouvrières, les temps partiels subis, la précarité… ça reste un angle mort ?  

S.D. : Oui, il existe un angle mort flagrant. La loi Rixain agit sur l’accès au pouvoir, ce qui est nécessaire, mais cela ne traite pas la précarité. Pour les ouvrières, l’inégalité ne se joue pas seulement sur le salaire de base, mais sur la qualité de l’emploi : stabilité contractuelle, temps partiel subi et accès aux primes. L’égalité professionnelle ne peut pas se limiter aux comités de direction 

La directive européenne impose d’expliquer tout écart supérieur à 5 %. Avancée décisive ou contrainte de plus ?  

S.D. : Oui parce qu’elle impose enfin de l’objectivité là où régnait l’arbitraire. Le « bon sens » de cette directive est de sortir du salaire « à la tête du client » ou au talent de négociateur pour revenir à la valeur intrinsèque du travail. On va devoir définir des règles basées sur des critères réels et quantifiables : la compétence, le niveau de responsabilité, l’effort et les conditions de travail. 

Néanmoins, je note une résistance désolante. Certains acteurs attendent un décret pour bouger, comme si l’équité était une option facultative. Mais reporter l’échéance ne sert à rien. Il ne s’agit plus de se donner une bonne note globale, mais de prouver, poste par poste, que l’on rémunère une fonction et non un genre. 

Quelle est LA priorité pour briser durablement la spirale des inégalités ?  

S.D. : On multiplie les micro-mesures de circonstance, dictées par l’urgence du pouvoir d’achat, au lieu d’engager une réforme structurelle. On préfère déplorer un prétendu désintérêt pour le labeur alors que la réalité est plus simple : aujourd’hui, le travail ne paie pas de manière équitable. 

La priorité pour briser cette « inégalité cumulative » est de sortir de la photographie instantanée des salaires pour intégrer la stabilité contractuelle et la qualité de l’emploi. Il faut passer des intentions morales aux faits comptables. La directive européenne nous offre cet outil de bon sens.

Ma priorité serait de transformer l’organisation concrète du travail pour qu’elle cesse d’être un obstacle aux parcours de vie. L’égalité ne sera réelle que lorsque la structure même de l’emploi ne pénalisera plus personne. 

Couverture du baromètre social Silae 2026 présentant une analyse des données issues des bulletins de paie pour étudier les dynamiques du travail en France

8,47 % d’écart salarial. 6,7 millions de bulletins pour le mesurer

Les intentions morales ne suffisent pas. Les données, si. La première édition du Baromètre social Silae analyse l’égalité salariale telle qu’elle est effectivement pratiquée dans les entreprises françaises. Au-delà des moyennes, poste par poste, trajectoire par trajectoire.

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