
Pendant des décennies, le droit français appliquait une règle simple : un salarié en arrêt maladie non professionnelle n’acquérait pas de congés payés. La logique était claire – l’acquisition de congés suppose un travail effectif –, mais elle était en contradiction flagrante avec le droit européen.
Trois arrêts rendus par la Cour de cassation le 13 septembre 2023 ont mis fin à cette anomalie, en reconnaissant explicitement le droit d’acquérir des congés payés pendant un arrêt maladie. Le législateur a suivi avec la loi DDADUE, entrée en vigueur le 24 avril 2024. Et depuis, le droit des congés payés ne s’est pas arrêté de bouger, avec deux revirements jurisprudentiels majeurs en 2025, un arrêt de précision en janvier 2026 et une rétroactivité sur quinze ans qui a tenu les équipes paie en alerte pendant deux ans.
Ce n’est pas un simple ajustement technique. C’est une refonte complète des règles d’acquisition, de report et d’information, avec des conséquences opérationnelles concrètes pour quiconque gère des arrêts de travail.
Ce que la loi DDADUE a changé, point par point
1 – L’acquisition pendant l’arrêt, un principe désormais universel
La loi aligne l’ensemble des arrêts de travail sur un même principe : toute période d’absence pour raison médicale ouvre droit à congés payés. Mais les modalités diffèrent selon l’origine de l’arrêt.
Maladie non professionnelle
Acquisition mensuelle : 2 jours ouvrables
Plafond annuel des congés payés : 24 jours (art. L.3141-5-1 du code du travail)
Particularité : rétroactivité depuis le 1er décembre 2009
Accident du travail / maladie professionnelle
Acquisition mensuelle : 2,5 jours ouvrables
Plafond annuel des congés payés : 30 jours, sans limite de durée depuis la loi DDADUE (art. L.3141-3 du code du travail)
Particularité : application immédiate, sans démarche
Pour les accidents du travail et maladies professionnelles, la loi supprime la limite d’un an qui prévalait jusqu’alors. Un salarié absent deux ans pour maladie professionnelle acquiert donc 30 jours de congés par année de référence, soit exactement les 5 semaines légales.
2 – L’obligation d’information à la reprise
L’employeur dispose d’un mois suivant la reprise du salarié pour lui communiquer, par tout moyen traçable (bulletin de paie, lettre remise en mains propres…), le nombre exact de jours de congés acquis et la période pendant laquelle ils peuvent être pris. Cette obligation n’est pas une formalité secondaire : tant que l’information n’a pas été transmise, le délai de report de 15 mois ne court pas.
À retenir
Le défaut d’information par l’employeur ne fait pas disparaître les droits acquis, il les suspend indéfiniment. Un salarié qui n’a jamais été informé peut techniquement revendiquer ses congés bien au-delà des 15 mois légaux. Pour les équipes paie, cela signifie que l’envoi de cette notification doit être systématique, documenté et intégré au processus de reprise.
3 – Un report plafonné à 15 mois, mais conditionné
Lorsqu’un salarié ne peut pas prendre ses congés acquis pendant son arrêt, la loi lui accorde un délai de report de 15 mois à compter de la date d’information par l’employeur (article L. 3141-19-1 du code du travail). Ce délai peut être allongé par accord d’entreprise ou de branche, mais jamais réduit.
Un arrêt d’un an ou plus génère une règle spécifique : si le salarié est absent pendant toute la période d’acquisition (généralement du 1er juin N-1 au 31 mai N), le délai de report de 15 mois commence automatiquement à courir à la fin de cette période. À la reprise, il est suspendu jusqu’à la transmission de l’information par l’employeur, puis repart pour la durée restante.
À l’issue des 15 mois, sans prise effective des congés, les droits sont définitivement perdus.
4 – Le plafond s’apprécie période par période
Dans un arrêt du 21 janvier 2026, la Cour de cassation a apporté une précision importante : le plafond de 24 jours de congés acquis en arrêt maladie non professionnelle s’apprécie par période de référence, et non de façon globale. Un salarié absent deux années consécutives peut donc potentiellement accumuler jusqu’à 48 jours de congés, les compteurs se remettent à zéro à chaque nouvelle période. Un point à modéliser en amont pour les collaborateurs en arrêt depuis plusieurs périodes consécutives.
Deux revirements majeurs et une jurisprudence toujours en mouvement
La loi du 22 avril 2024 a posé les fondements, mais le droit n’a pas attendu pour aller plus loin. Deux revirements jurisprudentiels majeurs sont venus compléter ce cadre en 2025.
Maladie pendant les congés : le report est désormais de droit
Jusqu’au 10 septembre 2025, la jurisprudence française était ferme : si un salarié tombait malade pendant ses congés payés, ceux-ci étaient réputés pris. L’arrêt maladie ne donnait lieu à aucun report, car le congé était considéré comme la cause première de suspension du contrat.
Cette position, contraire à la position de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) depuis 2012, a conduit la Commission européenne à mettre en demeure la France le 18 juin 2025. La Cour de cassation a donc opéré un revirement dans son arrêt du 10 septembre 2025 (n°23-22/732). Désormais, un salarié qui tombe malade pendant ses congés et qui notifie son arrêt à son employeur a le droit de voir ses congés reportés.
En pratique
Dès réception d’un arrêt maladie survenant pendant une période de congés, il convient de basculer le salarié sous le régime maladie, de suspendre les congés correspondants, de recréditer les jours dans les compteurs et de définir avec le salarié, à sa reprise, de nouvelles dates de prise. Le ministère du Travail a confirmé, le 17 septembre 2025, que les règles de report issues de la loi DDADUE s’appliquent à ces situations.
Congés et heures supplémentaires : un calcul qui change
Le second arrêt du 10 septembre 2025 (n°23-14.455) concerne le seuil de déclenchement des heures supplémentaires. La Cour de cassation a décidé que, lorsque le temps de travail est décompté à la semaine, les jours de congés payés doivent être intégrés dans le calcul. Un salarié qui pose un jour de congé et effectue plus de 35 heures en cumulant heures travaillées et jours de congés peut prétendre aux majorations pour heures supplémentaires.
Un arrêt du 7 janvier 2026 a étendu cette règle aux salariés dont le temps de travail est calculé sur deux semaines.
La rétroactivité : un chapitre qui se ferme… pas tout à fait
La loi DDADUE prévoyait une rétroactivité au 1er décembre 2009 pour les arrêts maladie non professionnelle. Les salariés encore en poste au 24 avril 2024 avaient jusqu’au 23 avril 2026 pour formuler une demande de régularisation auprès de leur employeur. Ce délai est désormais écoulé.
Pour les salariés dont le contrat a été rompu, la prescription triennale classique s’applique à compter de la date de rupture du contrat. Pour les arrêts postérieurs au 24 avril 2024, les nouvelles règles s’appliquent de plein droit, sans démarche particulière du salarié.
Deux catégories de situations restent donc à surveiller en 2026. D’abord, les contentieux prud’homaux liés à la période transitoire, notamment pour les salariés dont la situation était déjà engagée avant la forclusion. Ensuite, et c’est le point le plus opérationnel, les situations où l’information du salarié à sa reprise n’a pas encore été formellement transmise. Dans ce cas, le délai de report reste suspendu et les droits ouverts.
Spécificités sectorielles : quand la convention collective prime
BTP : un régime à part
Dans le BTP, la gestion des congés payés est assurée par les caisses CIBTP (Caisses de Congés Intempéries Bâtiment Travaux Publics), qui prennent en charge le calcul des droits et le versement des indemnités. La période de référence court du 1er avril de l’année N-1 au 31 mars de l’année N, à la différence du régime général. Les salariés conservent leurs droits acquis en changeant d’employeur, à condition de rester dans le secteur.
Métallurgie : des plafonds liés à l’ancienneté
La convention collective nationale de la métallurgie (articles 83 et 84) maintient l’acquisition de 2,5 jours ouvrables par mois quelle que soit l’origine de l’arrêt. Elle plafonne, en revanche, la prise en compte des périodes d’absence selon l’ancienneté du salarié :
- 2 mois d’absence pris en compte pour 1 an d’ancienneté
- 4 mois pour 5 ans d’ancienneté
- 6 mois pour 10 ans d’ancienneté
- 8 mois pour 20 ans d’ancienneté
Dès lors qu’une convention collective prévoit des dispositions plus favorables que le Code du travail, c’est elle qui s’applique. Les équipes paie doivent s’assurer que leurs outils intègrent ces spécificités, notamment lors des calculs de clôture.
Trois chantiers opérationnels à ouvrir sans attendre
Au-delà du cadre juridique, ces évolutions représentent une charge opérationnelle réelle. Trois chantiers méritent une attention particulière :
1 – Fiabiliser les compteurs et les automatismes
Les nouvelles règles multiplient les cas particuliers : arrêts courts versus longs, origine professionnelle ou non, conventions collectives dérogatoires, report conditionné à l’information du salarié… Dans ce contexte, la saisie manuelle des droits à congés devient un facteur de risque élevé. Un outil de paie qui intègre nativement ces règles, y compris les plafonds par période de référence et les conventions collectives sectorielles, réduit mécaniquement l’exposition à l’erreur.
2 – Structurer le processus d’information à la reprise
L’obligation d’informer le salarié dans le mois suivant sa reprise n’est pas une simple formalité administrative : elle conditionne le départ du délai de report. Sans notification formelle, l’employeur s’expose à des droits qui restent ouverts indéfiniment. Ce processus doit être documenté, traçable et systématique, intégré au workflow de retour d’arrêt, au même titre que la transmission de l’attestation de salaire à la Sécurité sociale.
3 – Anticiper les situations de cumul et de report
Les arrêts longs, combinés à une information tardive à la reprise, peuvent générer des compteurs de congés plus élevés qu’anticipé, notamment depuis l’arrêt du 21 janvier 2026 qui clarifie le caractère annuel du plafond de 24 jours. Il est utile de modéliser ces situations en amont, notamment pour les collaborateurs en arrêt depuis plusieurs périodes de référence consécutives.
Un droit en mouvement permanent : la vigilance comme nouvelle norme
Le droit des congés payés n’a pas fini de bouger. Ce que 2024 et 2025 ont démontré, c’est qu’une règle considérée comme acquise depuis des décennies peut être renversée en quelques mois. Par le législateur d’abord, par les juges ensuite. Pour les équipes paie et RH, la vigilance ne se limite plus à la bonne application d’un texte. Elle suppose un suivi continu des décisions de justice, une mise à jour régulière des process internes et des outils capables d’absorber ces changements sans friction.
La vraie question n’est pas de savoir si votre entreprise est conforme aujourd’hui. Mais de savoir si vos process vous permettront de l’être encore demain, quand la prochaine décision de la Cour de cassation redéfinira une nouvelle certitude.
FAQ – Vos questions les plus fréquentes sur les congés payés et arrêt maladie
Un salarié en CDD bénéficie-t-il des mêmes droits d'acquisition pendant un arrêt maladie ?
Oui, sans distinction de nature du contrat. Les règles issues de la loi DDADUE s’appliquent à tous les salariés, quelle que soit la forme de leur contrat. Un salarié en CDD absent pour maladie non professionnelle acquiert 2 jours ouvrables par mois, dans la limite de 24 jours par période de référence. La difficulté pratique tient souvent au calendrier : si le CDD prend fin avant la reprise, les congés acquis non pris doivent être intégrés dans le solde de tout compte sous forme d’indemnité compensatrice.
Comment gérer les congés acquis d'un salarié dont l'arrêt se prolonge jusqu'à la rupture du contrat ?
Les droits acquis pendant l’arrêt doivent figurer dans le solde de tout compte, sous forme d’indemnité compensatrice de congés payés. L’obligation d’information à la reprise devient caduque si le contrat est rompu sans reprise effective. En revanche, les congés acquis pendant la période d’arrêt restent dus : les omettre dans le calcul du solde de tout compte expose l’employeur à un rappel de salaire, majoré d’intérêts de retard.
Le mi-temps thérapeutique a-t-il un impact sur l'acquisition des congés payés ?
Oui, et c’est une situation fréquemment mal gérée. Pendant un mi-temps thérapeutique, le salarié est en reprise partielle de travail : il n’est plus en arrêt maladie au sens strict. Les congés s’acquièrent donc normalement, sur la base du travail effectif, sans les règles spécifiques aux arrêts. Si le mi-temps thérapeutique fait suite à un arrêt long, les compteurs doivent être vérifiés au moment de la transition pour éviter les doublons ou les oublis entre les deux régimes.
Comment traiter les jours de RTT pendant un arrêt maladie ?
Les RTT ne suivent pas les mêmes règles que les congés payés. Leur acquisition pendant un arrêt maladie dépend des dispositions de l’accord d’entreprise ou de branche qui les institue. En l’absence de disposition spécifique, les RTT ne sont généralement pas acquis pendant les périodes d’absence pour maladie non professionnelle, contrairement aux congés payés depuis la loi DDADUE. Ce point doit être vérifié accord par accord, car les pratiques sont très hétérogènes d’une entreprise à l’autre.
Un employeur peut-il imposer la prise des congés reportés dès la reprise du salarié ?
Non, pas unilatéralement. L’employeur doit respecter les règles habituelles de fixation des congés : délai de prévenance, prise en compte des préférences du salarié, consultation des représentants du personnel si nécessaire. Le fait que les congés résultent d’un report lié à un arrêt maladie ne lui confère pas un droit d’imposition unilatérale. En revanche, si les 15 mois de report arrivent à échéance sans que le salarié ait posé ses congés, ceux-ci sont définitivement perdus, y compris si l’employeur n’a pas activement proposé des dates.
Les règles s'appliquent-elles de la même façon aux salariés en forfait jours ?
Sur le principe, oui. Mais les modalités de décompte diffèrent. Les salariés en forfait jours acquièrent leurs congés en jours ouvrés et non en jours ouvrables. Le plafond de 24 jours pour les arrêts maladie non professionnelle s’apprécie donc différemment selon le mode de décompte retenu. Par ailleurs, l’arrêt du 10 septembre 2025 sur l’intégration des congés dans le calcul des heures supplémentaires ne les concerne pas directement, leur temps de travail n’étant pas décompté à la semaine en heures.
Un compteur de congés mal géré, c’est un contentieux qui se prépare en silence
Depuis la loi DDADUE et les arrêts de 2025, les droits à congés pendant un arrêt maladie ne sont plus une option. Découvrez comment mySilae Entreprise sécurise le suivi, l’information à la reprise et les délais de report… avant que le salarié ne le fasse à votre place.

